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Portugaloid#05 :: Road songs

septembre 18, 2010

L’été à la campagne, ce sont aussi les kilomètres avalés au volant de la voiture de mon père. Note pour plus tard : interroger la récurrence de la figure paternelle dans les derniers billets de ce blog. La route déroule, imperturbable, un ruban d’asphalte noir et très lisse dans un paysage vert et très vallonné, traversant des villages blancs et très silencieux. Je tiens le volant à bout de bras, le dos plaqué au siège pour bien épouser les virages serrés, comme dans un jeu vidéo. Je coupe la clim’ et ouvre en grand les fenêtres, conducteur et passager, pour sentir l’air rare bomber le torse et s’y engouffrer comme un seul homme quand je serai lancée à pleine allure. Et je mets la radio à fond – parce que c’est ça ou le lecteur K7, dans la Xsara Citroën de Papa.

La radio, c’est RFM. Pas RFM le meilleur de la musique, non. Le RFM portugais est l’émanation jeune et rock de l’institution Rádio Renascença fondée dans les années 30 et dont l’Eglise est actionnaire, comme l’indique ouvertement sa baseline : Emissora Catolica Portuguesa. Une filiation qui explique ces virgules à vocation méditative, durant lesquelles une splendide voix de basse – que j’imagine dans mes fantasmes les plus fous appartenir à un prêtre beau comme Richard Chamberlain dans Les Oiseaux se Cachent pour Clamser – m’explique à chaque heure tapante qu’il me faut ouvrir mon coeur ou m’extraire de la folie du monde moderne. Par contre, y a pas la messe ou les live de Benoît XVI, comme sur RR (sans rire). Donc, je conduis en mode circuit sur les routes de campagne, branchée sur RFM, mon coeur est si gonflé d’oxygène qu’il finira bien par s’ouvrir un jour, tandis qu’à force de répétition, mon cerveau s’imprègne de chansons qui, sans que je les aime forcément, deviendront la bande originale de mon été 2010.

Ces chansons qui, sans que je les aime forcément… Nous y voilà. Daube de première catégorie. Chanteuse surproduite, voix nasillarde, posture faussement rebelle, effroyables tics de doigts et de bouche… Bonjour Ke$ha ! Et pourtant, il y a ce refrain. Litanie efficace, accrocheuse, parfaitement débile mais incroyablement adaptée à la conduite d’un engin motorisé en haute saison : Don’t stop, make it pop / DJ, blow my speakers up / Tonight, I’mma fight / ‘Til we see the sunlight / Tik tok on the clock / But the party don’t stop, no. Je ne peux rien y faire, sinon vous présenter mes plus plates excuses, et faire mien ce commentaire trouvé en marge de la vidéo sur YouTube : I hate myself for it, but I really enjoy listening to this song. Puis prier le curé life-coach sexy de RFM. Qu’il vienne me sauver et vite, c’est le salut de ma crédibilité musicale qui est en jeu.

Pedro Abrunhosa est un excellent musicien, dont je suis de loin en loin le travail. Il a indubitablement apporté un nouveau ton à la musique moderne portugaise, grâce à la richesse de ses influences – jazz, rock, soul, rap – et une voix de basse encore plus basse que celle de mon life-coach le curé. J’aime particulièrement Viagens (1994), avec le saxo magique de Maceo Parker. Mais cet été, à la radio, on n’entendait que cette road song, certes un peu varièt’ mais pas foncièrement désagréable : Fazer o que ainda nao foi feito.


Et pour les amateurs de musique live et de air-guitar, rien de tel qu’un éternel bal populaire… Le long des départementales, défilent les affiches bricolées et placardées à la sauvage sur les arbres, sur lesquelles les villages alentours annoncent fièrement les festivités de l’année et sortent leurs beaux atours – le groupe local du moment, le meilleur poulet piri-piri – pour drainer la foule, remplir les caisses et faire vivre leurs associations.

Portugaloid#04 :: Lady Marcassite

septembre 12, 2010

Oui, chaque année, c’est la même histoire.

Je coche une journée dans mon agenda de vacances, toute dédiée à l’un de mes loisirs favoris : le braquage de bijouterie. Mais gentiment, hein. J’ai mes habitudes : quatre échoppes dans un périmètre de 20 km, dont je défonce la porte, l’air décidé et le sourire aux lèvres, mais sans collant sur la tête. Les propriétaires sourient eux aussi, ils se frottent les mains même ; depuis le temps, je suis connue. Lady Marcassite, de la grande famille des pyrites. Je n’ai plus besoin de verbaliser mes envies : « Montrez-moi vos marcassites. Personne ne vous les achète, de toute façon. Vieillot, ringard, voilà ce que vos clients en disent. Vous me confiez même faire du stock en prévision de mes seules visites. Allez, montrez-les moi maintenant. » Et ils s’exécutent, me demandant poliment au passage comment l’année en France s’est passée. Ils disparaissent sous leur étal pour en remonter ces tiroirs étroits, garnis de soie rembourrée sur laquelle flottent les bijoux adorés et me collent sous le nez leurs brillants art déco. Je m’installe, les coudes sur le guichet, le visage dans les mains, plonge le regard dans les marcassites et je soupire. Je soupire parce que je sais que je vais encore tout acheter. Puis je soupire encore, d’aise cette fois-ci, à l’idée d’arborer ces bijoux en argent, délicieusement surannés, devenus ma signature, au prix de la fantaisie industrielle. Et le soir venu, dans le secret de ma chambre de jeune fille, quand j’aligne les écrins sur le couvre-lit, les ouvre précautionneusement et couve des yeux mon butin qui repose, modeste, sur du coton hydrophile, je jubile oui, comme L’Avare kiffant sa cassette.

Je suis une fille à Papa, mais je crois qu’il ne s’en rend pas vraiment compte, le Père. Je fais tout comme lui, je copie impunément. J’achète à son image, je reviens ravie de mes virées et je sautille en lui agitant frénétiquement mes emplettes sous le nez. « Hey regarde P’pa, j’ai acheté les mêmes lunettes que toi ». Ben oui, mon père portait des Ray-Ban Pilot avant Lindsay Lohan. Je m’en souviens très bien, la 305 Peugeot, l’autocollant du Sporting Clube sur le pare-brise et les Pilot d’époque, avec le B&L comme Bausch & Lomb gravé sur les verres, d’avant le rachat de Ray-Ban par Luxottica. Il regarde d’un air distrait, – « Mmmmmm » – vérifie que ça fonctionne (quelque soit l’objet, l’important c’est que ça fonctionne) et repart dans son jardin. Mouais. Essayons encore. « Hey regarde P’pa, j’ai acheté la même montre que toi ». Il regarde d’un air distrait – « Mmmmmm »– vérifie que ça fonctionne et me dit « Combien t’as payé ça ? » 109 euros, je réponds fièrement. C’est vrai quoi, pour une automatique, c’est une affaire ! « Alors ça ne peut pas être la même que la mienne, qui a coûté 3 fois plus cher », qu’il me balance avant de repartir dans son jardin, vexé comme une débutante qui aurait croisé un ersatz synthétique de sa robe de bal du côté du bar à sangria. Et il a raison, effectivement. Quelques recherches plus tard, je découvre l’histoire des Seiko 5 – et peux rassurer mon père sur la suprématie de sa Seiko Kinetic, tout en remuant allègrement le poignet pour remonter ma jolie Five automatique à mini-prix, hey.

Hum, j’ai aussi acheté une jolie chemise à carreaux, d’un coton frais mais doux comme du pilou, avec des renforts en vichy bleu et un jean brut, en fond de soldes chez Zara – 15 euros chaque. Cet été 2010, je serai donc une cow-girl de crise, incognito sous ses lunettes aviateur, qui agite les mains pour exhiber ses marcassites et remonter sa Seiko 5.

Je dis ça, mais mon père est cool quand même. Quand il me voit m’acharner à la fermeture de mon barda comme une diablesse de cow-girl à marcassites, il m’éjecte de ma chambre pour y prendre ma place. Je reste dehors, collée à la porte par l’angoisse, c’est pire qu’une prise d’otages. Cinq minutes plus tard, le voici qui ressort, triomphe modeste mais triomphe quand même, avec un crâne « c’est bon, ça ferme » – comme qui dirait « ça fonctionne » évidemment – et repart dans son jardin. Entre temps, il aura même réussi à caser dans mon bagage des invités-mystère, soigneusement enveloppés dans du papier alu : du fromage, une miche de pain, des courgettes et des poires – pour la soif peut-être, mais surtout de quoi me préparer un repas frugal le soir même, et me consoler d’avoir atterri 2000 km plus au nord. Bienvenue à Paris – Charles de Gaulle, la température extérieure est de 12°C et le temps est nuageux.

Portugaloid#03 :: Bombance

septembre 7, 2010

Un peu de géographie pour commencer.

C'est pas compliqué : Alentejo, comme "Além Tejo", comme "Sous le Tage"

Maintenant que tu sais situer à l’aveugle la région de l’Alentejo sur une carte du Portugal, je te propose d’en découvrir une spécialité locale, pour laquelle je me damne et chouine régulièrement dans les jupons de ma mère.

Carne de porco a Alentejana
(Médaillons de porc à la mode de l’Alentejo)

Tu mets ton tablier de compétition.

Tu coupes gentiment de la viande de porc maigre en dés, pour la laisser se vautrer ensuite deux bonnes heures durant dans une merveilleuse marinade maison, composée de vin blanc, 1 cuil. soupe d’huile d’olive, sel, piment doux, laurier, thym, ail, et sauce piri piri (indispensable tabasco local).

Please fasten seat belt

Tu t’attelles alors à couper des pommes de terre en dés, afin de les faire frire. Oui, frire. Avec de l’huile, tout à fait. Personne n’a dit que c’était régime Dunkan, par ici.

Réserve tes pommes de terre frites.

C’est le moment de sortir ta plus belle sauteuse pour y faire revenir les cubes de porc à feu très vif. Il convient de bien-bien laisser cuire (c’est ma mère qui insiste).

Puis rajoute le reste de la marinade dans la sauteuse. Déjà là, ça sent bon.

Puis rajoute les coques. Oui, tu as bien lu, y a des coques dans ma recette. Ne plisse pas du nez, c’est l’originalité du plat : le mélange viande / fruits de mer. Et c’est très bon. Tu me rajoutes donc ces coques, et plus vite que ça.

Hey l'ami, un conseil : laisse dégorger les coques, pour éviter de bouffer le sable qui va avec.

N’oublie les pommes frites que tu as réservées. Hop, dans la sauteuse avec tout le monde. Tu laisses mijoter.

Et si tu es un artiste, un vrai, laisse-toi aller à décorer avec du persil avant de servir chaud, sous les hourras nourris du public.


Ah oui. N’oublie pas de servir une Super Bock – prononcer [siwpœr-bok] – bien fraîche à notre cher LaBM qui, la larme à l’oeil, t’en concevra une reconnaissance éternelle.

Portugaloid#02 :: En vrac

septembre 3, 2010

Tous les ans, c’est la même histoire.

Je photographie de vieilles façades à la chaux, écrasées sous le ciel bleu comme un aplat de Klein.

Je photographie des installations électriques esthétiques mais hasardeuses, du linge séchant aux fenêtres des maisons, l’intimité des familles, draps, slips et chaussettes, s’exposant joyeusement au vent des rues.

Je photographie la vieille fontaine à main d’où ma grand-mère et moi ramenions des litres d’eau, à l’africaine : la carafe bien calée sur un tortillon de tissu, et le tout posé à la pointe du crâne, la main nonchalamment plaquée au creux de la taille, la démarche chaloupée. Comme toutes les petites filles, pas encore au courant pour le féminisme, je voulais jouer à la fée du logis (même si le logis n’avait pas l’eau courante). Il existait à cet effet de petites carafes très adaptées aux cervicales des pimbêches dans mon genre !

Je photographie l’église de mon baptême, avec son drôle de clocher comme une réminiscence orthodoxe.

Et je photographie l’obélisque juste devant.

Je photographie encore et toujours ces maisons blanches et bleues, belles abandonnées que je voudrais acheter et retaper à tour de bras, alors que je suis une quiche en bricolage.

Je photographie des portails rouillés, des murs fissurés. Ma mère dit qu’il faudrait mieux photographier des choses neuves et en état de marche. Quand on a manqué, on n’aime rien tant que le rutilant.

Je comprends mais je continue. Je photographie cette fenêtre bringuebalante. Selon toute évidence, elle n’est pas neuve. Je crois même pouvoir avancer sans trop me tromper qu’elle ne fonctionne pas. Mais comme elle est belle ! Etrangement, elle me fait penser à certaines postures post-ruptures amoureuses, lorsqu’on annonce avec cette solennité un peu ridicule, ne plus jamais vouloir ouvrir son coeur. Voilà. J’aime cette fenêtre, pas rutilante, défaite, je l’aime parce qu’elle est un peu ridicule et pas crédible du tout.

Portugaloid#01 :: Le bon sauvage en moi

août 30, 2010

Un jour de balade en forêt, mon père me lâcha crânement que les parcelles que nous croisions d’un bon pas étaient les nôtres. Un drôle d’effet, que ça m’a fait. Je levai les yeux et fus prise de vertiges, un vertige à la vue de ces longs eucalyptus qui chatouillaient le ciel, et un autre à l’idée qu’ils étaient un peu miens. Et après les vertiges, une angoisse : mais bordel qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de ces eucalyptus ???

Quand je débarque dans ma campagne, je suis comme catapultée dans le National Geographic. Des années pourtant, mais je ne m’habitue pas. Les paysages sont étirés en format cinémascope, les couleurs sont denses et pigmentées, presque saturées, la végétation est reine, majestueuse ainsi que lui ordonne son rang, la moindre perspective est presque trop ample être contenue dans le seul oeil humain. C’est là que je me rends compte que le reste de l’année revient à vivre dans une toute petite télé noir et blanc.

Mon père est incroyablement fier de son potager. Lui et moi avons toujours beaucoup communiqué à la faveur des jardins. La fierté de mon père est très légitime : poires, figues, pêches, citrons, oranges, raisins, tomates, haricots verts, pamplemousses, laitues, citrouilles, prunes, concombres, courgettes… N’en jetez plus. A la louche, ça nous fait bien du 18 fruits et légumes par jour. Anti-oxydés de la sorte, autant vous dire que dans la famille, nous avons pour coutume d’aller loin.

Les moutons, ne me demandez pas. Rien de particulier avec eux, pas de souvenirs d’enfance, pas d’anecdotes poilues, jamais la moindre engueulade. Juste ce petit jeu débile, lorsque je passe devant eux sur mon chemin quotidien de randonnée : je m’arrête, je les toise, ils me jaugent en retour, le menton levé, on se croirait dans West Side Story, on a grave envie de se casser la gueule, les moutons et moi, on se tient ainsi par la barbichette quelques instants –« Kestatoua, kesta ? » –  avant de repartir à nos vies chacun en sens opposé, une fois qu’on a bien joué à se faire peur.

Les quinze kilomètres jusqu’à Agroal sont tortueux mais le chemin en vaut la peine. Agroal est un village qui a les pieds dans l’eau, celle de la rivière Nabao. D’après ce que j’ai compris, c’est une eau qui déboule par les monts dans lequel Agroal est encaissé. Je dis ça, je ne suis pas bien sûre, et je voudrais bien les garder mes incertitudes, mes approximations. Elles sont issues de la culture orale, elles racontent des histoires un peu magiques : ici celle d’une source miraculeuse qui fouette les sangs – je l’avoue honteusement, j’ai gémi en y entrant – et qui guérit rhumatismes, arthrites, eczémas et autres calamités du corps humain. Voici donc pourquoi, entre deux banals bikinis, on y croise ces femmes habillées comme à la ville, sac à main, collier, robe en plissé soleil, venues tremper dans l’eau de roche des articulations que je devine douloureuses, en se tenant affectueusement par la main.

Portugaloid#00 :: La fotonovela

août 29, 2010

A partir de demain, une mini-série inédite : une destination méditerranéenne à la nature luxuriante, des histoires de famille à la con, des bijoux anciens, des terres brûlées, une héritière assassinée, de la bonne chère, une source aux vertus miraculeuses, des tubes de l’été… Mini-série, que dis-je ! C’est carrément une saga, qui déroulera sous vos yeux ébahis ses sept épisodes Polaroid.

Go Granny go !

août 4, 2010

A quelques heures de retourner dans un pays que, pour la première fois depuis 1913, ma chérie-chérie grand-mère ne foule plus, j’étais bien heureuse de tomber sur cette merveille de court-métrage d’animation – appelons ça un clin d’oeil, et qui s’en charge m’importe peu.

Regardez bien, voici ma chambre d’enfant dans une vieille maison aux portes grinçantes, les deux boules en laiton surplombant la tête de lit, un boutis un peu criard sur des draps bien au carré, une mémé conteuse et malicieuse à mon chevet, l’indispensable Jésus beau comme un fils de Dieu, son coeur kitsch et ardent veillant évidemment au grain. Ma chambre ! Absolument !

Bon.

Regardez parce que c’est drôle et remarquablement exécuté, sinon.

[Vimeo 7937986]

Granny O’Grimm’s Sleeping Beauty
Directed by Nicky Phelan
Written / voiced by Kathleen O’Rourke
Produced by Darragh O’Connell

Casais da Igreja, Portugal (2007)