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Man on Wire

mars 20, 2010

J’aurais pu, pour titrer ce post, tomber dans une bête métaphore à base d’oiseau, de fil ou de corde raide, mais je trouvais le jeu de mots trop facile et certainement pas à la hauteur de Man on Wire. Car toute la philosophie de ce film se trouve simplement là, gravée dans du cristal de roche, étincelante d’évidence et de poésie : marcher droit devant soi pour ne pas tomber, justement, surtout quand la dite hauteur affleure les 415 mètres.

Man on Wire est le récit haletant du « crime artistique du siècle », ainsi que fut nommée la performance de Philippe Petit, qui se mit en tête, un jour de folie idéaliste comme les ’70s savaient si bien en produire, de tendre un câble entre les deux tours du Word Trade Center pour y déambuler nonchalamment, comme ça quoi, entre les nuages, finalement parmi son public les moins surpris. Comme ça, quoi. Un pied devant l’autre, sans filet, aidé d’un simple balancier. Mais soutenu en amont par une troupe un peu bohème qui l’accompagna pendant de longs mois, de la préparation minutieuse et clandestine du « Coup » – en français dans le texte – à son exécution magistrale, le 07 août 1974.

« It’s impossible, that’s sure. So let’s start working. »

Le réalisateur John Marsh a eu l’intelligence de saisir et révéler tout le potentiel cinégénique d’une histoire vraie, de celles dont les scénaristes n’oseraient pas rêver : le défi dantesque, le héros hors-normes, les acolytes fidèles et les complices de fortune, le baltringue pas fiable qui tourne à la marijuana, la petite amie aux grands yeux clairs, l’illégalité et la subversion au service de l’art et de l’utopie, les combines de bric et de broc qui sauvent la mise in extremis, un rêve américain et le souvenir des Twins alors triomphantes, la liberté hippie d’une époque révolue, les doutes de chacun sauf Philippe, lui uniquement mû par la foi, une tension allegro et crescendo, rythmée par maints rebondissements, jusqu’au climax tant attendu et redouté, le premier pas de ce chausson de cuir souple sur le câble enfin, 45 mn d’un ballet majestueux et huit allers-retours sur le fil, au nez et à la barbe de flics droits sortis de Shaft, médusés et bouleversés – le tout dans une ambiance commando et un suspense digne d’un Ocean’s Eleven.

"C'est parti, mon kiki" - Crédits photo : JL Blondeau / Polaris

Le film mêle, dans une narration serrée et vivante, des images d’époque au charme Super 8 délicieusement délavé, des entretiens avec les protagonistes principaux – Philippe Petit bien sûr, mais aussi Annie la douce, Jean-Louis le grand ordonnateur à la fois rigoureux, courageux, inquiet et sensible – et des reconstitutions dont le seul défaut serait d’être parfois plus kitsch que des archives pourtant désuètes.

Et le voilà donc Philippe Petit qui, au-delà de l’exploit à proprement parler, s’élève et s’impose comme le héros du film ; il fait bien plus que raconter, de son anglais fluide assaisonné à la gouaille made in France, il mime des saynètes, cabot comme pas deux, s’amuse avec la caméra comme il l’a fait avec son fil ; et il dévore la pellicule, comme il a sans doute dévoré ses petits camarades. Artiste de rue, jongleur, magicien ou pick-pocket, Petit est ce démiurge à boucles rousses, un doux dingue vif-argent, au visage diaphane percé de deux billes ivres, à l’éclat rare sinon inquiétant, et au corps de danseur, animal, délié et musculeux. Il recèle, derrière la panoplie du Peter Pan hyper-actif qui grimpe partout, une détermination et une concentration extra-humaines, une aura qui m’évoque instinctivement celle d’un gourou : irrésistible, mystique, azimuté, dictatorial. A moins que cette métaphore ne m’aide à mieux comprendre l’ascendant, voire la fascination hypnotique que Petit exerça sur des hommes apparemment sains d’esprit, pour qu’ils le suivent dans la démesure et la folie. Métaphore, nous y revenons, mais j’imagine que lorsque les mots me manquent, je ne peux rien faire d’autre que me réfugier dans la vibration des symboles pour appréhender une réalité insaisissable et supérieure.

« Pour moi, ça paraît tellement simple que la vie doit être vécue sur le fil. D’entretenir sa rébellion, de refuser de se conformer aux règles, de refuser son propre succès, de refuser de se répéter, de voir chaque jour, chaque année, chaque idée comme un réel défi. Ainsi, nous vivrons notre vie sur la corde raide. » Philippe Petit

John Marsh, Simon Chinn, Philippe Petit - 81st Academy Awards

John Marsh, Simon Chinn, Philippe Petit - 81st Academy Awards

Vous l’aurez compris, je vous engage vivement à voir Man on Wire – du nom du délit tel que consigné sur le procès-verbal de la police américaine -, Oscar du meilleur documentaire 2009. L’image de Philippe Petit qui marche, sourit, s’agenouille et s’allonge dans le ciel, la voix d’Annie qui se brise à l’évocation du salut de l’artiste, seul et rayonnant au milieu de son fil, me poursuivront longtemps.

Crédits photo : JL Blondeau / Polaris

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5 commentaires leave one →
  1. mars 21, 2010 8:57

    Argh ! C’est le genre de film que je ne peux malheureusement regarder vu le vertige que je me trimballe ! Mais compte tenu de la description que tu en fais et des sentiments qu’il t’inspire, je crois que je vais me jeter dans le vide !
    Très beau billet. De la haute voltige comme d’habitude Bonnie !

    • mars 22, 2010 10:06

      Merci :-)

      Ah oui, j’avais pas envisagé le cas de ceux qui souffraient de vertige. Enfin moi, je ne me sens pas spécialement attirée par le vide non plus… Mais oui, le film m’a remuée. A tel point, que je me suis testée en revoyant le trailer cinq fois de suite. Et cinq fois de suite, j’ai eu de gros hoquets de sanglots quand il s’élance. Bon, je rajoute un lien pour confirmer le propos :

      http://blogs.lexpress.fr/tendance/2009/01/fiezvous-aux-tomates-pourries.php

  2. mars 22, 2010 5:20

    Cette semaine au programme ‘Up in the Air’, il parait que c’est bien et ‘Man on the Wire’ parce que tu m’as donné super envie de le voir.

    Après j’aurai la tête dans les nuages.

    • mars 22, 2010 10:08

      Ah oui, on m’a dit beaucoup bien de « Up in the Air »
      Effectivement, tu vas te faire une semaine thématique ! Tu me diras ce que tu en as pensé – des deux.

  3. août 8, 2011 11:27

    Eh ben voilà une belle découverte ! je vais plonger dans le vide, pardon, dans le film ^^
    Je suis sûr que c’est haletant !!

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