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Got Milk ?

mai 16, 2010

Un dimanche soir, tandis que mon enfant intérieur négociait ferme avec mon adulte casse-couille une dernière rallonge avant d’aller se coucher, je tombai par hasard sur A table avec les politiques, documentaire badin sur France 3 consacré aux rapports de nos élites pensantes dirigeantes avec la bonne bouffe. J’y appris donc que Pompidou aimait les sauces en plats plats en sauce, et que Giscard kiffait grave la soupe aux truffes de Paul Bocuse.

VGE à Bocuse, à propos de la soupe aux truffes : "Comment ça se mange ?" Même moi, j'aurais trouvé. Bonnie Présidente !

Que Mitterand déjà malade suivait les menus d’un diététicien au grand désespoir du chef des cuisines de l’Elysée, ignorant de la situation. Que Juppé avait intégré la confrérie des amateurs d’une tête de veau qu’il abhorre pourtant, puisant ainsi dans cette force de caractère qui signe les grands hommes d’état. Et que si Nicolas Sarkozy était un aliment, il serait « une barre de céréales ». Quote Alain Juppé, toujours. Et je crois même qu’il le disait en ricanant, mais je ne voudrais pas avoir l’air de cafter non plus hein.

Rigueur et Ovolmatine : la France fourbit ses armes contre les attaques spéculatives

Je suivais attentivement, me demandant in petto s’il existait vraiment une nourriture de droite et de gauche, si la France de 2010 jugeait toujours proportionnel le taux de cholestérol d’un homme à sa faculté à tenir les rênes du pays, et si faudrait pas voir à organiser des apéros-banquets-débats Facebook, rapport à l’identité nationale de la bouillabaisse. Mais las ! Même les théories élaborées par les cerveaux les plus sophistiqués finissent par s’écrouler, comme la Grèce face à Super Nanny une agence de notation un peu revêche, quand l’enfant intérieur ramène sa bobine. Et en ce dimanche soir, le mien prît définitivement possession du canapé lorsqu’il fut un instant question de la distribution du verre de lait dans les écoles maternelles et primaires. Une mesure instituée par Mendès-France en 1954, « pour lutter contre la dénutrition et l’alcoolisme auprès des enfants (sic) et changer le vin la bière en lait et en eau ».

Mendès, député de l'Eure, aka Oeil de Braise (1934)

La distribution de lait à l’école : voilà mon souvenir le plus ancien, le plus conscient et construit, structuré  même, selon une unité de temps, de lieu et d’action. J’ai trois ans, je suis dans le réfectoire de la maternelle Jacques Decour – la primaire se fera au même endroit, et plus tard s’inscrira alors, indélébile dans ma mémoire, le portrait du jeune résistant dans le hall, au trait noir, droit et sec, façon Bernard Buffet. J’ai trois ans, et il y en a un paquet dans ce cas autour de moi. Nous sommes tous assis, jambes ballantes, autour de grandes tables de cantine en formica, sur lesquelles des dames de service déposent de petites briques de lait. Des Tetrapak, déjà ? Aux alentours de 1977, c’est fort possible, si je m’en réfère à Wikipedia. Je me souviens d’une petite brique carrée, angles parfaits et toucher mat, aux dimensions bien adaptées à mes mains, je me souviens de l’opercule en aluminium en haut à droite, de la petite paille coudée sous plastique, soudée sur une face de l’emballage, au bout judicieusement biseauté. Ploc, fait la paille contre l’opercule. Ensuite, nous partons à la sieste. Et à l’horizontale, j’appréhende un monde nouveau, par les barreaux du lit qui se dressent autour de moi.

Note que je ne suis apparemment pas la première à me poser la question.

Quelle part de véracité, quelle part de broderie au petit point ? La scène est si précise, mais peu importe le decorum, car du goût du lait nature, brut et robuste, gras et charnu en bouche pourtant, de ce goût-là oui je me souviens vraiment. A chaque fois que je porte du lait nature à mes lèvres, c’est une marée blanche qui dévale à grands flots cette autoroute neuronale, la première donc, pour engloutir mon cerveau limbique. Et là, bam, j’ai trois ans. Sans en aimer la saveur outre mesure d’ailleurs, ce qui paradoxalement accentue d’autant ma dérive régressive.

Lait de jouvence

Ce qui me fascine dans cette histoire de caséine, c’est que je suis incapable d’aller plus en arrière. Je rétro-pédale dans ma vie, et j’enchaîne les flash-back avec une inégale réussite, certaines périodes pourtant proches n’évoquant en moi rien de saillant – où étais-je donc en 1998, 1993, 1987, 1982 ? Mais je ne me décourage pas. Je traverse les zones grises, rétro-pédale encore : voilà un été 1980 au camping, un barbecue, un poste grandes ondes, et mon père atterré à l’annonce de la mort prématurée, au même âge que le sien, de Joe Dassin, son chanteur préféré.

Merci Léon. Continuons et retrouvons ma mère en 1978, qui ouvre grand les fenêtres sur la contre-allée de ciment rouge, pour crier au monde « Claude François est mort ! » Je m’arrête net, saisie par la nouvelle, sur mon tricycle : je ne serai donc jamais Clodette. OK, pour vous moquer, cliquez ci-dessous maintenant ou taisez-vous à jamais :

Reprenons. Me voici au marché de Villiers s/Marne, et je gambade, cernée de mollets géants. Je me laisse trahir par l’un d’eux, recouvert d’un tweed familier, je m’en empare et me vautre dessus affectueusement. Mais le sourire qui se penche sur moi orne le visage d’un croque-mitaine blond, inconnu au bataillon. Soudain consciente de ma méprise, je hurle d’effroi et aussitôt, me sens happée par une force de sens opposé, emportée loin du danger dans les bras vigoureux de mon père – un peu comme la main de ma mère me broyant le poignet, lorsqu’elle me récupéra au milieu de la Nationale 4, un jour que j’étais partie y chercher mon ballon. Le moindre bout d’étoffe en tweed marron me colle encore aujourd’hui des angoisses irraisonnées, tandis que je supporte difficilement la vue d’un gosse circulant du mauvais côté du trottoir.

Nike Dunk Hi Premium Tweed : scary !

C’est l’époque où nous nous déplaçons en Peugeot 305 vert métallisé, je me souviens de l’odeur de l’habitacle neuf au sortir de la concession, de la sellerie en bouclette maronnasse, de ces poignées de portière délicieusement seventies, de la boucle orange des ceintures de sécurité. Clic, fait la ceinture de sécurité, et en avant vers le sud, avec une seule et même cassette jouée en auto-reverse pour les 2000 km de trajet, une compilation à qualifier de thématique : Avril au Portugal, Line Renaud – Portugal, Georges Moustaki – Le Portugais, Joe Dassin… Autant dire que j’en avais rêvé oui, puis pleuré de joie même, lorsque Sony l’a fait, ce satané walkman.

305 Peugeot : ma mère avait choisi la couleur. Cette classe, quand on arrivait au bled, j'te raconte pas.

Joe Dassin, Claude François, l’inconnu en tweed du marché de Villiers, un barbecue, un tricycle et un ballon, notre fidèle 305, Jacques Decour, un réfectoire, une brique de lait. Et ensuite, plus rien. Nada, niente, nothing, niets, nichts. Le vide absolu, l’amnésie, le black-out. J’essaie pourtant, je me concentre pour sonder ma mémoire, je me dis que je peux bien tenter un petit coup plus arrière, je me représente des méninges, des lobes, des bouts d’encéphale comprimés, dont je suis scrupuleusement les méandres imaginaires. En vain : je ne fais que me heurter à des tours imprenables et des voies sans issue. L’échec n’en demeure pas moins fascinant : ma conscience est donc définitivement scellée à cette brique de lait Mendès, humble et quotidienne, scellée comme la petite paille sur sa façade. Got Milk ?

La géniale campagne US "Got Milk ?" en cours depuis 1993

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15 commentaires leave one →
  1. mai 16, 2010 3:31

    Rien ne vaut le savoir faire à la française en ce qui concerne les « produits laitiers » où le Got Mil devient Have Sex !

    Sarko un aliment ? un Twix mini bien sûr ! : )

    • mai 18, 2010 6:26

      Twix mini -> Nan mais LOL quoi (c’est pour parler comme sur mon-waka.fr)

  2. mai 17, 2010 8:35

    j’ai aussi ce souvenir de la brique de lait en maternelle. J’en ai même pour preuve cette photo que l’on ma ressortie récemment, où je suis assis sur un banc, à côté de deux fillettes dont j’avais oublié jusqu’à l’existence depuis une bonne vingtaine d’années mais dont je n’ai eu pourtant aucune difficulté à retrouver le nom.
    Et sur cette photo noir et blanc, ma brique de lait à la main, un pull tricoté phildar sur le dos et un large sourire franc et laiteux, ô mon dieu mais comme je suis craquant ! Foutue devoir de mémoire, tiens…

    • mai 18, 2010 6:29

      Rôooo Phildar ! Si tu me tends la pelote, je ne pourrai que tirer des fils et on va pas s’en sortir. Issue d’une lignée de grandes tricoteuses, c’est que je savais monter les mailles et faire du point mousse avant de savoir lire !!

      Je suis sûre que quand tu souris, tu dois être encore tout craquant ;-) Moi j’ai pas changé depuis cette époque : je crois que je suis née nostalgique.

  3. mai 18, 2010 5:29

    Bonnie écrivain! Superbe texte (mais alors superbe), comme toujours!

    Mon premier souvenir? Je m’en souviens comme si c’était hier! J’avais deux ans, j’étais dans la salle à manger avec mes parents, c’était l’heure du diner. J’étais fille unique. Plus pour longtemps! Le-petit-frère-ou-la-petite-soeur commençait à prendre de la place dans le ventre de maman, et d’un coup je réalisai que tout cette histoire, c’était pour de vrai! Le ventre était énorme, maman était fatiguée, et mon père a dit: ma chérie, viens sur mes genoux pour manger: maman a besoin de se reposer. Traduction dans ma tete d’enfant: il n’y a plus de place sur les genoux de maman parce que le-petit-frère-ou-la-petite-soeur prend toute la place. Ah! Désespoir! S’en est suivi un caprice pour aller sur les genoux de maman, après quoi j’ai culpabilisé de rejeter mon pauvre père qui faisait ce qu’il pouvais pour gérer sa fille jalouse (mon cerveau d’enfant était déjà compliqué. ça commençait bien).
    Ensuite, plus de souvenirs jusqu’à la naissance, en plein été (et là, plusieurs jours de souvenirs – curiosité, exaltation, jalousie, déception de voir que la petite soeur n’est pas encore en état de jouer au loup – puis plus rien de nouveau).
    La petite soeur, tu la connais.
    Sinon nous aussi nous avons eu une 305, mas à l’époque de la petite soeur, on en était encore à la R6.

    • mai 18, 2010 6:32

      C’est fascinant que ton premier souvenir corresponde à quelque chose d’aussi fort et symbolique !
      La 305 quand même, ils en ont vendu des paquets ! ça m’a fait bizarre d’ailleurs, de la trouver si vite de la bonne couleur dans Google Images. Mais ça devait vraiment être la it-couleur du moment.

      Merci pour le premier compliment -> Je finirai bien par tenter un jour ;-)

  4. mai 19, 2010 12:32

    Quel texte Bonnie et quel sujet!
    Je me sens super concernée justement parce que moi, je n’arrive pas à retrouver mon souvenir le plus ancien.
    J’ai l’impression de ne pas arriver à me souvenir de plus loin que mes 6-7 ans et ça me désespère.
    Pourtant j’essaie.

    Par contre les odeurs sont mes souvenirs les plus persistants.
    je dis : »ça sent comme quand on était allées faire du vélo à côté du cimetière » et en fait j’avais genre 5 ans, je ne me souviens pas de la scène mais je sais que c’était à cette occasion.

    bizarre non ?

    En tout cas j’aime beaucoup tes souvenirs, on dirait un film que j’ai envie de voir!

    • mai 19, 2010 6:31

      Ah oui carrément : t’as le souvenir olfactif donc, mais pas les images. Je te comprends, moi aussi ça m’obséderait complètement, comme quand tu cherches un truc dans ta mémoire, qui ne revient pas, mais se radine le lendemain quand tu n’y penses plus. Ou les sensations de déjà-vu. En écrivant et cherchant un peu sur le net, ça me donnait envie de creuser un peu sur le fonctionnement du limbique justement, mais c’est assez complexe (enfin, je veux dire que l’article sur Wikipedia m’a fait peur)

      Donc finalement, mon score à 3 ans n’est pas si médiocre que ça ;-)

  5. mai 24, 2010 9:37

    Je n’ai aucun souvenir de cette histoire de brique de lait, en revanche je me souviens très bien du petit chien jaune en plastique sur roues que je convoitais lors de la distribution des cadeaux de Noël. J’ai retenu mon souffle pour que personne ne le choisisse avant moi jusqu’à ce que ce soit à mon tour dans la liste d’appel. Avec le recul ça me fait sourire car je devais être la seule à le vouloir ce truc super moche. Toutes les petites filles normalement constituées se jetaient sur les dinettes et les poupées.
    Sinon j’ai aussi beaucoup la mémoire olfactive qui me remet des images en tête et mon premier souvenir date de ma première année.

    • mai 27, 2010 7:19

      La première année, dis donc, c’est vachement tôt.
      J’imagine très bien ce que tu décris, concernant le chien en plastique jaune, je vois très bien le type d’enjeu et de convoitise que ça peut être : on se met vite la pression quand même :)

  6. mai 27, 2010 3:24

    je découvre ton blog, et mon dieu quelle plume superbe tu possèdes !! c’est envoutant et si bien écrit, je m’incline ! bravo !

    • mai 27, 2010 7:30

      Bienvenue et merci Candy, c’est un commentaire très gentil qui fait rudement plaisir.

  7. mai 29, 2010 11:43

    Je viens de découvrir que Ovomaltine revient en mains suisses et moi ça me ravit. Ca dans mon lait le dimanche matin et c’est de la dynamite.

    Lorsque j’étais plus jeune, j’arrivais à boire le lain nature, maintenant, je n’y arrive plus.

    • mai 29, 2010 12:17

      Bordel, ce que j’ai pu me gaver d’Ovomaltine, gamine ! Justement, je me souviens quand j’étais en vacances au Portugal, ma grand-mère remuait ciel et terre pour m’en trouver, parce que ce n’était pas très bien distribué là-bas… Je le mangeais à la cuiller, j’adorais ça !

  8. mai 31, 2010 1:42

    Tiens, ça c’est rien que pour toi : http://youtu.be/1MCa4d00OLQ

    Je te rassure cette habitude manger l’Ovo à la cuillère est toujours présente.

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