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Fin de partie

août 3, 2010

On avait lourdement glosé sur le sujet, avec force traits d’esprit à l’apéro, au bureau, sur Facebook et autres Twitter… Et voici que la réalité se pique soudain de cristalliser nos vannes les plus pourries :

Rumeurs de travaux forcés pour le sélectionneur de l’équipe nord-coréenne de football et tribunal populaire pour les joueurs

Ici, des WAGs nord-coréennes, à fond dans la tendance militaire de ce printemps-été, soutiennent leurs joueurs de maris

Edifiant – et ne me parlez pas du 7-0 historique infligé par le Portugal à la Corée du Nord, je vais finir par culpabiliser.

A lire sur Liberation.fr

Sois belle et travaille à la chaîne

juillet 18, 2010

« Hier, on a visité une entreprise où il y a de jeunes et jolies jeunes filles qui font des savons. Ça respire le bonheur, ça sent la lavande, et après, elles me parlent de travail pénible, sous prétexte que c’est à la chaîne ! Je leur ai répondu : Et pour ceux qui coupent le cou des volailles, chez moi, dans la Sarthe, vous croyez que ce n’est pas pénible ? »

François Fillon (qui, selon Le Parisien, était « émoustillé » par son déplacement en Ardèche).

Le jeune Fillon, très émoustillé par les 30 glorieuses (les années hein, pas les jeunes filles)

"C'est vrai quoi, quelle bande de feignasses, sans déconner." - La laitière de Nestlé*

"Un stage dans la Sarthe, et elles en prendront vite de la graine" - Mike le poulet sans tête (rire sardonique)

Hotel Matignon, 57 rue de Varenne, 75007 Paris (qui transmettra)

Et la jeune et jolie Diane Malossena, elle en dirait quoi, de la pénibilité du travail à la chaîne, avec sa peau bien nette et son visage qui respire la santé ?

NB : De Fillon et du savon, on parle aussi chez Olympe

* La Laitière de Vermeer (1658, une grande année pour les yaourts), évidemment. J’essayais – poussivement – d’être drôle ;-)

Un homme, un vrai

juillet 17, 2010

Quand j’étais petite, je pensais qu’un homme, un vrai, ça devait forcément ressembler à Bernard Giraudeau : son sourire solaire, son humour de voyou canaille, sa jeunesse insolente, sa virilité athlétique, sa pupille outre-mer, une irrésistible séduction.

Anny Duperey et Bernard Giraudeau à Cannes (1983)

Maintenant que je suis grande, à l’annonce de sa mort, je me dis qu’un homme, un vrai, ça devrait forcément ressembler à Bernard Giraudeau : sa liberté d’esprit, son goût des ailleurs, sa sensibilité artistique, acteur-auteur-réalisateur, son engagement politique, son courage face aux épreuves, son humilité à accepter ce corps qui vous échappe.

Sa force, sa dignité et son élégance.

Bernard Giraudeau (JF Robert / Corbis)

Il faut lire (oui, c’est un ordre) cette interview accordée par Giraudeau à Libération en mai dernier. Un homme, un vrai, assurément.

La femme et le pantin

juillet 14, 2010

A propos de ce garçon qui jouait la fille de l’air, en veillant cependant à voler juste au-dessus de sa tête – mode stationnaire, bourdonnement agaçant, incessant – à propos de ce colibri donc, elle disait récemment :

« Bon. Rendons-nous à l’évidence : y a que mon cul qui l’intéresse.
Plus précisément, y a que l’IDEE de mon cul qui l’intéresse. »

Vol stationnaire du colibri de oro, figure dite du "On devrait boire un verre un de ces 4"

La seule idée du cul de la femme, voilà à quoi je ne pus m’empêcher de penser quand je tombai sur ce reportage plutôt esthétique – pour public averti oui, mais jamais vulgaire – consacré aux Real Dolls. Ces poupées haut-de-gamme, plus vraies que nature, offrent bons et loyaux services sexuels de longues années durant aux hommes esseulés, pour peu que ces derniers s’acquittent de la modique somme de 7.000 dollars en espèces sous enveloppe kraft. Mais pour ce prix, les divines créatures sont fabriquées, que dis-je, manufacturées (« Un produit manufacturé est un objet résultant d’une activité humaine sur des matières premières, dans l’objectif de remplir un besoin final de l’homme »), avec une débauche de détails, de soins, voire d’humanité qui fait sourire quand on songe à la nature du dit besoin – qu’il serait plutôt question de vider que de remplir, en l’occurrence (classe).

De quoi se rincer l’oeil réfléchir sur la femme et ses représentations – intarissable sujet pour les longues soirées d’été. Et constater, à ma grande surprise, que ces coquilles de silicone, au crâne décérébré, consentantes ad libitum et soumises jusqu’à l’écoeurement, loin de me reléguer avec elles au rang dégradant d’objet sexuel, savaient mener le bal, et carrément mieux que moi. Au point que je crus bien en voir certaines transcender l’idée de leur propre cul pour prendre vie, l’oeil frisant de contentement et malice devant les égards nourris de leur gothique docteur Frankenstein : une french manucure comme j’aimerais qu’on m’en fasse, et des fesses ripolinées avec amour.

Alors, qui est le pantin de l’histoire, hum ?

Reportage Honey Pie de California is a place

Superficielle (a capite ad calcem)

juin 27, 2010

Got Milk ?

mai 16, 2010

Un dimanche soir, tandis que mon enfant intérieur négociait ferme avec mon adulte casse-couille une dernière rallonge avant d’aller se coucher, je tombai par hasard sur A table avec les politiques, documentaire badin sur France 3 consacré aux rapports de nos élites pensantes dirigeantes avec la bonne bouffe. J’y appris donc que Pompidou aimait les sauces en plats plats en sauce, et que Giscard kiffait grave la soupe aux truffes de Paul Bocuse.

VGE à Bocuse, à propos de la soupe aux truffes : "Comment ça se mange ?" Même moi, j'aurais trouvé. Bonnie Présidente !

Que Mitterand déjà malade suivait les menus d’un diététicien au grand désespoir du chef des cuisines de l’Elysée, ignorant de la situation. Que Juppé avait intégré la confrérie des amateurs d’une tête de veau qu’il abhorre pourtant, puisant ainsi dans cette force de caractère qui signe les grands hommes d’état. Et que si Nicolas Sarkozy était un aliment, il serait « une barre de céréales ». Quote Alain Juppé, toujours. Et je crois même qu’il le disait en ricanant, mais je ne voudrais pas avoir l’air de cafter non plus hein.

Rigueur et Ovolmatine : la France fourbit ses armes contre les attaques spéculatives

Je suivais attentivement, me demandant in petto s’il existait vraiment une nourriture de droite et de gauche, si la France de 2010 jugeait toujours proportionnel le taux de cholestérol d’un homme à sa faculté à tenir les rênes du pays, et si faudrait pas voir à organiser des apéros-banquets-débats Facebook, rapport à l’identité nationale de la bouillabaisse. Mais las ! Même les théories élaborées par les cerveaux les plus sophistiqués finissent par s’écrouler, comme la Grèce face à Super Nanny une agence de notation un peu revêche, quand l’enfant intérieur ramène sa bobine. Et en ce dimanche soir, le mien prît définitivement possession du canapé lorsqu’il fut un instant question de la distribution du verre de lait dans les écoles maternelles et primaires. Une mesure instituée par Mendès-France en 1954, « pour lutter contre la dénutrition et l’alcoolisme auprès des enfants (sic) et changer le vin la bière en lait et en eau ».

Mendès, député de l'Eure, aka Oeil de Braise (1934)

La distribution de lait à l’école : voilà mon souvenir le plus ancien, le plus conscient et construit, structuré  même, selon une unité de temps, de lieu et d’action. J’ai trois ans, je suis dans le réfectoire de la maternelle Jacques Decour – la primaire se fera au même endroit, et plus tard s’inscrira alors, indélébile dans ma mémoire, le portrait du jeune résistant dans le hall, au trait noir, droit et sec, façon Bernard Buffet. J’ai trois ans, et il y en a un paquet dans ce cas autour de moi. Nous sommes tous assis, jambes ballantes, autour de grandes tables de cantine en formica, sur lesquelles des dames de service déposent de petites briques de lait. Des Tetrapak, déjà ? Aux alentours de 1977, c’est fort possible, si je m’en réfère à Wikipedia. Je me souviens d’une petite brique carrée, angles parfaits et toucher mat, aux dimensions bien adaptées à mes mains, je me souviens de l’opercule en aluminium en haut à droite, de la petite paille coudée sous plastique, soudée sur une face de l’emballage, au bout judicieusement biseauté. Ploc, fait la paille contre l’opercule. Ensuite, nous partons à la sieste. Et à l’horizontale, j’appréhende un monde nouveau, par les barreaux du lit qui se dressent autour de moi.

Note que je ne suis apparemment pas la première à me poser la question.

Quelle part de véracité, quelle part de broderie au petit point ? La scène est si précise, mais peu importe le decorum, car du goût du lait nature, brut et robuste, gras et charnu en bouche pourtant, de ce goût-là oui je me souviens vraiment. A chaque fois que je porte du lait nature à mes lèvres, c’est une marée blanche qui dévale à grands flots cette autoroute neuronale, la première donc, pour engloutir mon cerveau limbique. Et là, bam, j’ai trois ans. Sans en aimer la saveur outre mesure d’ailleurs, ce qui paradoxalement accentue d’autant ma dérive régressive.

Lait de jouvence

Ce qui me fascine dans cette histoire de caséine, c’est que je suis incapable d’aller plus en arrière. Je rétro-pédale dans ma vie, et j’enchaîne les flash-back avec une inégale réussite, certaines périodes pourtant proches n’évoquant en moi rien de saillant – où étais-je donc en 1998, 1993, 1987, 1982 ? Mais je ne me décourage pas. Je traverse les zones grises, rétro-pédale encore : voilà un été 1980 au camping, un barbecue, un poste grandes ondes, et mon père atterré à l’annonce de la mort prématurée, au même âge que le sien, de Joe Dassin, son chanteur préféré.

Merci Léon. Continuons et retrouvons ma mère en 1978, qui ouvre grand les fenêtres sur la contre-allée de ciment rouge, pour crier au monde « Claude François est mort ! » Je m’arrête net, saisie par la nouvelle, sur mon tricycle : je ne serai donc jamais Clodette. OK, pour vous moquer, cliquez ci-dessous maintenant ou taisez-vous à jamais :

Reprenons. Me voici au marché de Villiers s/Marne, et je gambade, cernée de mollets géants. Je me laisse trahir par l’un d’eux, recouvert d’un tweed familier, je m’en empare et me vautre dessus affectueusement. Mais le sourire qui se penche sur moi orne le visage d’un croque-mitaine blond, inconnu au bataillon. Soudain consciente de ma méprise, je hurle d’effroi et aussitôt, me sens happée par une force de sens opposé, emportée loin du danger dans les bras vigoureux de mon père – un peu comme la main de ma mère me broyant le poignet, lorsqu’elle me récupéra au milieu de la Nationale 4, un jour que j’étais partie y chercher mon ballon. Le moindre bout d’étoffe en tweed marron me colle encore aujourd’hui des angoisses irraisonnées, tandis que je supporte difficilement la vue d’un gosse circulant du mauvais côté du trottoir.

Nike Dunk Hi Premium Tweed : scary !

C’est l’époque où nous nous déplaçons en Peugeot 305 vert métallisé, je me souviens de l’odeur de l’habitacle neuf au sortir de la concession, de la sellerie en bouclette maronnasse, de ces poignées de portière délicieusement seventies, de la boucle orange des ceintures de sécurité. Clic, fait la ceinture de sécurité, et en avant vers le sud, avec une seule et même cassette jouée en auto-reverse pour les 2000 km de trajet, une compilation à qualifier de thématique : Avril au Portugal, Line Renaud – Portugal, Georges Moustaki – Le Portugais, Joe Dassin… Autant dire que j’en avais rêvé oui, puis pleuré de joie même, lorsque Sony l’a fait, ce satané walkman.

305 Peugeot : ma mère avait choisi la couleur. Cette classe, quand on arrivait au bled, j'te raconte pas.

Joe Dassin, Claude François, l’inconnu en tweed du marché de Villiers, un barbecue, un tricycle et un ballon, notre fidèle 305, Jacques Decour, un réfectoire, une brique de lait. Et ensuite, plus rien. Nada, niente, nothing, niets, nichts. Le vide absolu, l’amnésie, le black-out. J’essaie pourtant, je me concentre pour sonder ma mémoire, je me dis que je peux bien tenter un petit coup plus arrière, je me représente des méninges, des lobes, des bouts d’encéphale comprimés, dont je suis scrupuleusement les méandres imaginaires. En vain : je ne fais que me heurter à des tours imprenables et des voies sans issue. L’échec n’en demeure pas moins fascinant : ma conscience est donc définitivement scellée à cette brique de lait Mendès, humble et quotidienne, scellée comme la petite paille sur sa façade. Got Milk ?

La géniale campagne US "Got Milk ?" en cours depuis 1993

Beautiful People

avril 25, 2010

Voici le pavé qui m’a accompagnée une semaine durant. 601 pages écornées, à la reliure noircie, à force d’être trimballées dans le gouffre de ma besace, pour en avaler une lampée quand les minutes s’y prêtaient. Je suis de celles qui, en possession d’un livre neuf, en caresse affectueusement la couverture en lui chuchotant mille promesses de bons traitements pour l’éternité – je parle aux livres, oui, et je leur raconte des foutaises, aussi. Et je suis de celles qui ont l’amour vache : là où un Saint-Laurent Mauvais Garçon plutôt creux a très bien survécu à ma lecture, ce bon vieux rustaud de Folio a carrément douillé sous l’assaut, malgré un propos semblable.

Pour écrire Beautiful People, Alicia Drake a eu l’intelligence de l’angle : celui de décrire par le menu une fresque de mode et de couture courant sur quatre décennies, à travers le prisme de la rivalité acharnée entre leurs plus dignes hérauts. A ma droite, Yves Saint-Laurent, couturier prise de tête torturé devant l’Eternel, embaumé de son vivant et avec son assentiment par un Pierre Bergé bouledogue gardien du temple. A ma gauche, Karl Lagerfeld, vampire à catogan et bourreau de travail, qui laissera derrière lui le sillage de ce control freak à la répartie cinglante dont raffolent les plateaux TV, à défaut de sa propre marque – au sens figuré comme propre d’ailleurs, car KL ne connaîtra que tardivement la gloire sur l’héritage d’une autre, lorsqu’il reprendra la direction artistique de la maison Chanel, là où ses griffes éponymes enchaînèrent les gamelles. Le maniaco-dépressif vs le psycho-rigide, pour résumer hein.

YSL perdu dans son monde, et visiblement content d'y être, et son compagnon-financier-nounou-bodyguard-tortionnaire Bergé qui peut te coller une beigne à tout moment.

Une histoire de destins croisés donc : les deux, à peine sortis de l’adolescence, sont récompensés au même concours du Secrétariat international de la laine 1954 (<- ici, vidéo marrante des deux minots) et ne cesseront plus de se faire la course – c’est bon, j’ai définitivement perdu les deux derniers lecteurs hommes qui ont traîné leurs guêtres jusqu’ici. Mes adorés, vous avez cependant tort, parce que déjà les guêtres sur un mollet poilu ça peut être joli, et aussi parce que sous les fanfreluches, entre une robe Mondrian et une fourrure Fendi, défilent des pans entiers de notre histoire moderne, comme autant d’actes et de tableaux : un après-guerre empesé comme le tailleur dadame New Look de Dior, la guerre d’Algérie, un mai 68 vibrionnant, une explosion hippie, la noirceur punk, l’émancipation gay en cuir et chaînes, les soirées felliniennes au Palace, la drogue, les overdoses, les suicides, l’apparition du SIDA, la décadence, la vraie, la gauche au pouvoir en 81, la globalisation économique… Sous les chiffons, un vertige du XXème siècle.

La robe Mondrian - Haute couture YSL, automne-hiver 1965 / 1966

C’est aussi une galerie de personnages, finement décrite, dans leur substance, leurs inter-relations et leurs rapports aux époques. Saint-Laurent et Lagerfeld donc, Bergé évidemment, mais aussi une clique d’artistes, d’héritiers, de wannabe’s, et des égéries de toutes sortes – belle réflexion sur le statut de muse d’ailleurs, et si certaines me font l’honneur de leur présence ici, « être » ne constitue pas un métier, trouvez-vous vite un job, les muses, et un vrai… En vrac : Buffet, Warhol, Helmut Newton, Guy Bourdin, David Hockney, Barthes, Marie-Hélène Rochas, Paloma Picasso, Andrée Putman, Bianca Jagger, Jerry Hall, Mick Jagger, Talitha Getty, ancêtre du hippie-chic, vaporeuse et stone à Marrakech, Betty Catroux blonde fatale et androgyne, Loulou de la Falaise aristo bohême, Fabrice Emaer patron du Palace qui perdit sa clientèle quand il apporta son soutien à Mitterand, sonnant le glas d’un mélange des genres et des classes sociales finalement utopique… et surtout Jacques de Bascher, peu connu du grand public, mais qui au fil de la lecture s’impose comme une figure-clé du récit de Drake.

Saint-Laurent, entouré de Betty Catroux (ah cette saharienne lacée !) et Loulou de la Falaise. 1969

Talitha Getty à Marrakech : où l'on voit bien que Nicole Richie n'a rien inventé

Jacques de Bascher par David Hockney (1973)

Jacques de Bascher de Beaumarchais, in extenso, petite noblesse frustrée qui se colle une deuxième particule comme il lisserait sa moustache taillée façon Proust, dandy vénéneux qui s’habille en frac pour acheter sa baguette et prend l’hélicoptère pour aller déjeuner avec la princesse de Liechstenstein, ange noir qui flirte avec le vice, les hommes, le satanisme et l’extrême-droite, organise des soirées « Moratoire Noir » ambiance fist-fucking – les enfants sont couchés ? – sur les deniers et avec le consentement tacite de son compagnon KL, comme à la faveur d’un pacte faustien.

Jacques de Bascher et Karl Lagerfeld

Jacques de Bascher, pauvre pauvre petit garçon triste, manipulateur et manipulé, qui n’exista qu’à travers le regard de ses Pygmalion, à défaut d’avoir capté celui du père. Jacques de Bascher qui cristallisa – école stendhalienne – le désir de l’allemand, mais fut aussi le One-itis – école french touch seduction – du français, au point d’en provoquer l’exaspération ultime d’un Bergé pourtant patient et sceller leur séparation de corps. Jacques de Bascher qui mourut des suites du SIDA en 1989, symbole désolé de cette génération 70s’ plus qu’hédoniste qui se réveilla au crépuscule de la décennie suivante, avec gueule de bois, illusions perdues et morts en pagaille, fauchés par un mal cruellement revêtu des atours de la punition divine. Après le disco, l’heure fut au requiem.

Diane de Beauvau Craon et Jacques de Bascher, bal de l’Opéra de Paris, 1980.

“Jacques de Bascher jeune, c’était le diable fait homme avec une tête de Garbo. Il avait un chic absolu. Il s’habillait comme personne, avant tout le monde. C’est la personne qui m’amusait le plus, il était mon opposé. Il était aussi impossible, odieux. Il était parfait. Il a inspiré des jalousies effroyables. Ce n’est pas ma faute si Yves est tombé amoureux de lui !” Karl Lagerfeld, 2008.

La devanture du Palace, le Studio 54 parisien

2010. Saint-Laurent est mort depuis deux ans et son oeuvre célébrée dans une rétrospective au Petit Palais. Karl Lagerfeld, désormais seul dans la course, est devenu un monstre du marketing moderne. Directeur artistique de Chanel, Fendi et de lignes à son nom, personnage de jeu vidéo pour GTA 4, designer de collections pour H&M et de bouteilles de Coca Light, image de la Sécurité Routière, pygmalion de jeunes éphèbes au sang frais.

DJ Karl dans Gran Theft Auto 4

DJ Karl dans Gran Theft Auto 4. Quel ennui.

Coco Rocha et Jean-Baptise Giabiconi par Karl pour Coca Light. Quel ennui.

Moins 40 kg en treize mois. Quel ennui.

Re-Jean-Baptiste Giabiconi par Karl Lagerfeld. Jolies chaussures. Mais quel ennui.

Beautiful People vient de sortir en Folio, c’est le moment de s’y plonger pour tout comprendre. Lors de sa sortie, Lagerfeld tenta de le faire interdire par voie de justice, en vain, puis balança ces piques acérées dont il a le secret pour décrédibiliser l’auteur, la surnommant Drake-ula et la taxant de médiocrité.

«Je ne l’ai pas reçue car j’ai pris mes renseignements chez ses employeurs et il est apparu, pour le dire gentiment, qu’elle n’était pas une journaliste prestigieuse.» Karl Lagerfeld (dans ta face).

Ce n’est pas forcément simple de voir une jeune journaliste détricoter une mythologie consciencieusement brodée au fil du temps. Pas forcément simple de passer pour le Poulidor de la mode, doué, intelligent, rapide, féroce, mais pas forcément génial. Drake le dit très bien : quand les pièces-cultes de YSL viennent évidemment à l’esprit, un smoking, une saharienne, un caban, il demeure mal aisé de définir le style de Lagerfeld.

Le smoking Saint-Laurent, vu par Helmut Newton

Est-ce pour ne pas froisser l’annonceur le roi Karl que l’ouvrage eut finalement peu de retombée presse ?  A la lecture cependant, on ne peut qu’être admiratif du minutieux travail d’enquête d’Alicia Drake, six ans durant, soutenu par 50 pages de notes et de références, de son ton ni juge ni partisan, enveloppé dans un style de bonne facture – plutôt rare dans ce genre d’exercice. Pour clore le sujet, Frieda l’Ecuyère, pareillement déçue par le Saint-Laurent Mauvais Garçon de Marie-Dominique Lelièvre, me disait sur Twitter que les Lettres à Yves de Pierre Bergé valaient également le détour, là où justement elle n’en attendait pas grand chose.

Alicia Drake

Allez, j’attaque maintenant le Gainsbourg de Gilles Verlant, en Livre de Poche. Et ce n’est pas un pavé, c’est une brique. 900 pages ! A l’année prochaine pour la chronique, en somme.

Beautiful People (Saint-Laurent, Lagerfeld : splendeurs et misères de la mode), d’Alicia Drake, traduction Bernard Cohen et Odile Demange, Folio.
Saint-Laurent Mauvais Garçon, de Marie-Dominique Lelièvre, Flammarion.
Lettres à Yves, de Pierre Bergé, Gallimard.

A voir pour aller plus loin, je vous conseille vivement le documentaire Les Années Palace, qui mériteraient à elles seules un autre post.